Témoignage du père Bernard Ménard

Je suis convaincu d'une chose : nous vivons présentement une des belles périodes de la vie de l'Église. Quand je dis ça dans mon entourage et à des groupes de jeunes ou d'adultes, les gens disent : "Mais d'où i' sort celui-là ?" Précisons tout de suite : une belle période pour l'Évangile de Jésus et pour son Esprit qu'il nous a promis. Laissez-moi vous raconter un peu.

Mon itinéraire
Prêtre oblat depuis plus de 50 ans, je reconnais que j'ai été privilégié dans ma feuille de route. Toujours envoyé dans des milieux pleins de possibilités et de défis. Douze ans à Novalis, Ottawa, à créer des outils d'animation et de réflexion pour les couples, les paroisses, les écoles, à une époque où le Québec s'ouvrait largement sur le monde grâce à l'EXPO 67. Puis cinq ans au Centre Saint-Pierre, Montréal, à promouvoir les Communautés de base et les organismes communautaires dans les quartiers populaires. Sept ans ensuite à fréquenter cette université du coeur que furent pour moi les communautés de l'Arche (Jean Vanier). Puis quinze ans en paroisse, Gatineau, et en prédication itinérante, cherchant à relire l'expérience de Jésus dans les événements qui marquent le quotidien. Mon engagement le plus récent s'est vécu au Centre Victor-Lelièvre, Québec, au sein d'une équipe occupée à proposer une vision de foi qui soit cohérente avec les quêtes de sens, de fraternité et de libération de notre temps. Un méchant " malaxeur " que ces divers champs de mission ! Qu'en est-il ressorti ?

Au fil des années, les pauvres de toutes sortes, exclus de la société et parfois de l'Église, m'ont aidé à comprendre ce langage. Ils m'ont appris l'Évangile à même leur expérience de fragilité, de rejet, de lutte quotidienne. Leur expérience d'audace aussi, pour dénoncer les injustices criantes qu'entretient notre système économique, basé sur le profit maximum et sur le contrôle de l'information et des décisions par une poignée de possédants.

Ça a été long, mon éveil. C'est venu en me plongeant dans les milieux populaires, en échan-geant avec des confrères formés dans l'Action Catholique Ouvrière (que les Oblats avaient dé-marrée au pays dans les années 40), en participant à plusieurs réseaux de laïques et de reli-gieux engagés dans les enjeux de justice, en lisant des publications axées sur la réalité sociale locale ou internationale, en participant à des manifestations contre la guerre, le libre-échange, l'exploitation sexuelle, ou pour l'élimination de la pauvreté, les droits des femmes, la com-passion envers les sidéens, la protection de l'environnement… À travers tout ça, je suis tombé dans la potion magique, comme Obélix.

Des fruits en diverses saisons
Il y en a eu de quatre formes surtout, nés d'un " regard porté sur le monde à travers le regard du Sauveur crucifié ", comme m'y incite la Règle de vie de ma famille religieuse.
1- D'abord des sessions sur l'Alliance de Dieu avec les pauvres pour retrouver le filon de l'histoire du peuple hébreu et des générations de chrétiens, jusqu'à l'épopée tragique et courageuse du peuple Haïtien qui m'a accueilli à plusieurs reprises. 2- Un livre de " récits bibliques pour nos temps de questionnement et d'espérance : Et si l'Amour était le plus fort? " Une relecture audacieuse et subversive des Évangiles et de la foi aujourd'hui.
3- Lors d'un carrefour d'Oblats et d'Associées autour des enjeux de Justice, Paix, Intégrité de la Création (JPIC), nous avons élaboré un Guide d'engagement pour la sauvegarde de la planète. " Ce monde immense et beau " propose à la fois des gestes concrets et une inspiration spirituelle pour motiver à agir.
4- Devant l'accroissement de la violence (trafic sexuel, intimidation entre écoliers, répression policière, exploitation abusive des ressources naturelles et des humains, guerres et massacres…), j'ai développé des liens étroits avec des organismes comme Amnistie Internationale, l'Association des Chrétiens pour l'Abolition de la Torture (ACAT), le Centre de Ressources pour la Nonvio-lence, les groupes de défense des femmes violentées, des personnes homosexuelles, des populations autochtones, des pays colonisés et exploités… De là est née une démarche offrant des Alternatives à la violence, dans la foulée de Gandhi, de Martin Luther King, et d'un dénommé Jésus de Nazareth.

Des défis pour " l'Église dans le monde de ce temps "
Au-delà des problèmes de vieillissement, de délaissement des églises, il y a un défi tellement plus vital: comment garder à l'Évangile sa force de transformation du monde? Deux avenues, entre bien d'autres :
1- Redonner la parole et l'initiative d'action aux gens à la base de la société civile et religieuse. Stimuler l'éveil d'une conscience citoyenne à partir de situations locales ou mondiales (comme les problèmes d'environnement ou de violence, dont on voit un exemple ex-cellent dans la vidéo de l'ONF " Porteurs d'espoir "). Éduquer au sens critique pour contrer la mésinformation alimentée par les medias à succès et par les dirigeants financiers et politiques qui étouffent toute expression opposée à leur idéologie. Défaire la culture du secret et des privilèges qui prévaut encore dans des milieux cléricaux. Briser l'exclusion sous toutes ses for-mes. Reconnaître les dons et les appels de chacune, surtout lorsque des jeunes veulent s'en-gager à fond pour ouvrir l'avenir bloqué. L'Occident profiterait bien d'un " printemps arabe ".
2- Proposer la foi comme un chemin de liberté radicale et d'épanouissement de l'esprit et du cœur. La montée actuelle des fondamentalismes dans les diverses traditions religieuses entraî-ne intolérance, dénonciations, persécution et terrorisme. Certains épisodes de notre histoire chrétienne ne sont pas plus édifiants à cet égard que ce qui nous fait peur dans d'autres traditions. Jésus, lui, s'est situé nettement à contre-courant de toute rigidité et étroitesse de vue, chaque fois qu'une enfant de Dieu était abîmée et méprisée ou que la religion devenait un fardeau. " C'est pour que nous restions libres que le Christ nous a libérés " criait Paul aux premiers chrétiens qui voulaient se remettre sous d'anciens carcans légalistes Gal. 5,1.

Une espérance têtue
Je n'ai pas oublié mon affirmation du début de ce témoignage : une belle période de la vie de l'Église. Nous sommes plus que jamais condamnés à aller à l'essentiel du message de Jésus. " Acculés à la Résurrection ", disait une militante de l'Amérique latine. L'Esprit Saint a soufflé fort ces derniers temps pour nous dépouiller de tout triomphalisme, pour ouvrir une brèche dans notre forteresse trop bien gardée. Vatican II nous a lancés sur des chemins de fragilité humai-ne et de solidarité impensables quelques années plus tôt. Serions-nous en train de redevenir les " disciples de la Voie " dont parlent les Actes des Apôtres 9,2 ? Une nouvelle conscience universelle émerge, malgré l'individualisme commercial. Dans toutes les sphères d'activité naissent des troupes de choc " sans frontière ". Et les " réseaux sociaux " font éclater l'iso-lement des gadgets électroniques. Une Église appauvrie, pèlerine, solidaire. Ça sonne comme le Royaume dont parlait le Maître. Et comme la communauté de missionnaires aux avant-postes dont rêvait Eugène de Mazenod. Je rends grâce d'y avoir été appelé.

Bernard Bernard Ménard, O.M.I.

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